Courants de Pensée en Islam : Ash’arisme courant majoritaire

L’Ash’arisme est la doctrine majoritaire en Islam avec le Maturidisme qui lui est presque identique. L’Ash’arisme nous est venue de Abu l’Hassan al Ash’ari (874–936) fils de Ismaïl qui est le fils ou petit fils d’Abu Musa al Ash’ari (m.662 ou 672), compagnon du Prophète (Abu Musa joua un grand rôle dans les troubles après la mort d’’Uthman se faisant berner par Amir ibn al ‘Aç qui nomma Mu’awiya à la place de ‘Ali).

En ce qui concerne les écoles juridiques sunnites, il y’en a 4 reconnues + une que l’on peut intégrer aux 4 : l’école Dhahirite (ibn Hasm) + l’école shiite qui a sa place à al Azhar depuis peu. Il ne faut pas confondre la jurisprudence -qui sont les écoles juridiques- et les doctrines des Usul al din, qui déterminent la ‘aqida (dogme en Islam) qui sont des théologiens (mutakalimun). Contrairement aux écoles juridiques, les écoles théologiennes se contredisent toutes et divisent la Umma, jusqu’au point du Takfir. Les points de divergences sont surtout à propos de la nature de Dieu (les attributs d’essence sont-ils séparés ou non de Dieu ? A-t-Il une main, un visage ? etc.), le libre arbitre, le kalifat et l’éternité du monde.

Il ne faut pas les confondre avec les écoles juridiques car chacune des 4 écoles juridiques appartiennent à l’école ash’arite ou maturidite de son fondateur et contemporain, Abu Mansur al-Maturidi (944). Ces deux Doctrines sont majoritaires en Islam à + de 90%. La différence entre ces deux doctrines se situe sur entre autres  la raison humaine, contrairement à l’école d’al-Ash’ari qui affirme que la connaissance de Dieu découle de la révélation par les prophètes, l’école Maturidite fait valoir que la connaissance de l’existence de Dieu peut être déduite par la raison seule.

Les maturidites donnent plus de pouvoir à l’homme que l’Ash’arisme qui se rapproche du hanbalisme littéraliste et déterministe (jabryite).  Les Hanbalites et Ash’arites croient que l’homme n’a aucun pouvoir, quoiqu’il fasse, bien ou mal, c’est Dieu qui crée les actes en l’’homme (perso, je trouve que c’est une aberration). Ils pensent que “les choses sont bonnes ou mauvaises parce que c’est Lui qui les a décrétées ainsi”. Pour sauver la transcendance divine, les ash’arites diront encore qu’on n’interroge pas Dieu sur ce qu’Il fait.

Il faut savoir que le fondateur de la doctrine orthodoxe (ash’arite) de l’Islam a établis sa doctrine en opposition à son maître al Jubaï, Mu’tazilite (autre école de pensée théologique disparue au XIIIème siècle). La doctrine Mu’tazilite repose sur le principe de la “Justice divine”(‘Adl), l’axe central : “Dieu ne peut pas faire le mal, le mal vient de l’homme ; Dieu est juste, donc Il ne peut pas créer le mal en l’homme ou créer un être impie, c’est l’homme qui le devient par obstination à vouloir faire le mal, c’est lui qui s’égare à force d’obscurité”. “Même si Dieu infini et tout puissant, dans son omniscience connaît les actes de ses créatures, sa Toute-puissance, ne prend pas part directement aux actes humains” car l’homme est  “créateur de ses actes” par un pouvoir (qudra) que Dieu a crée en lui. Les Mu’tazilites ont établis leur doctrine dès les débuts du 8ème siècle et surtout après la mort de ‘Uthman en jouant un rôle capital dans le développement du dogme en Islam. Ils s’opposaient surtout aux athées, à la trinité chrétienne et aux hanbalites qu’ils nommaient les muchabbihah, (anthropomorphisme) puisqu’ils reconnaissent que Dieu a des mains, un visage, est assis sur un trône au sens propre des termes.

Malgré tous ce qu’on a pu dire de mal sur les Mu’tazilites, il faut savoir qu’ils ont été les premiers à élaborer le dogme du Tawhid, l’unicité absolue de Dieu, que toutes les doctrines reconnaissent par l’Ijma’ (consensus des savants) et reprennant  les grandes bases. L’ash’arisme qui je le rappelle est la doctrine théologienne majoritaire et orthodoxe de l’Islam donc celle de la pensée majoritaire à 90% nous vient d’Abu l’Hassan al Ash’ari qui était lui-même mu’tazilite jusqu’à la disgrâce des mu’tazilites. Lors des révoltes contre le pouvoir abbaside qui officialisèrent  la doctrine Mu’tazilite, Abu l’Hassan al Ash’ari profite des révoltes pour se retirer de cette école de pensée et reconnaître le hanbalisme comme pensée juste. Il créé ainsi un syncrétisme entre le mu’tazilisme, en reprenant le Tawhid, le Kalam ou théologie spéculative, la philosophie,  la raison humaine mais inférieure à la révélation et la littéralité du texte coranique, la négation de la liberté humaine, la thèse du Coran “incréé” des hanbalites en y ajoutant la “théorie de l’acquisition”(Kasb).

Al Ash’ari , en se rapprochant de leurs thèses, a ardemment souhaité être reconnu par les Hanbalites qui l’on rejeté avec toutes ses thèses. Ainsi Les “salafites”  aujourd’hui encore combattent et demeurent, comme leurs prédécesseurs, contre l’interprétation du texte coranique, la philosophie, l’Ijtihad, l’aggiornamento des interprétations et des sources secondaires de la jurisprudence (Istihsan et Maçlaha Moursala). Les Wahhabites se réclament d’Ahmad ibn Hanbal (m. 855) donc de l’école hanbalite qui ne reconnait pas la raison humaine, ni la liberté humaine, prône le taqlid (imitation aveugle) reconnaisse le fatalisme et la politique de la ta’a (obéissance aux dirigeants même si injuste) car « c’est Dieu qui a voulu qu’ils accèdent au pouvoir ».

Je sais que ce qui précède est un peu confus à comprendre mais je vous conseille vivement de lire les textes originaux des auteurs de toutes ces écoles théologiques de l’époque classique et de vous en faire vous même une idée (textes traduit en français et en anglais pour beaucoup). Vous seriez surpris des aberrations et des buts politiques s’y dégageant. Il faut aussi bien connaitre l’Histoire de l’Islam, vous pourriez comprendre le contexte du développement de la théologie musulmane et de sa jurisprudence et comprendre pourquoi,  par exemple, un Ibn Taymyya prêchait le Djihad (contexte de l’invasion Mongols et des croisades) ou pourquoi Abdel Wahhab a pu être aussi radical avec les Sufis (les musulmans étaient devenus de vrais adorateurs des tombes ou ziyara et redevenaient des litholatres /adorateurs des pierres).

Dès la mort du Prophète (ç), il existait jusqu’à + de 20 écoles(madahab) aujourd’hui il n’en reste plus que quatre, la raison est plus politique que religieuse. Les Shiites, les  Mu’tazilites, les Hanbalites, les Kharajites, les Sufies par exemple sont les doctrines les plus anciennes. L’orthodoxie s’est implantée bien après eux, à partir du Xème siècle, et le sunnisme est déterminé à partir du shiisme par opposition politico-religieuse au pouvoir, surtout sous le khalifa de ‘Uthman qu’ils accusaient d’avoir favorisé sa famille, et par la suite pendant le khalifat  Ommeyyade (famille de ‘Uthman) qui usurpa le pouvoir à la place de ‘Ali.

Contrairement à une idée bien enracinée, au début de l’islam, ne fut pas le sunnisme, d’une formation lente et plus tardive, s’est créé en réaction contre le mu`tazilisme, à la fin du VIIIe et au début du IXe s, et plus encore après. Dès le IIe siècle, par exemple  ‘Abdallah b. al Mubârak définit  juridiquement, pour la première fois, les sunnites comme ceux qui rejettent l’insurrection dans tous les cas, que le khalife soit pieu ou non. Ainsi les juristes ne s’occupaient plus de savoir qui était dans le cas particulier d’une résistance légitime. Tous ceux qui s’opposaient aux pouvoir étaient des bughât (rebelles). Le gouvernement devait donc avoir le monopole du pouvoir et la prise en compte de la résistance dans le monde musulmans est, depuis, restée bien mince. La grande majorité aujourd’hui, sunnite, obéit au « principe d’obéissance » pourvu que le souverain n’empêche pas la religion de s’épanouir.

Les salaf ne sont pas l’apanage des “salafites” seuls car le terme « Salaf » désigne les pieux prédécesseurs DES TROIS PREMIERS SIECLES,” la communauté la meilleure jamais produite aux hommes” (S.III :110)  sont donc aussi bien les Tassawuf (soufisme qui existaient dès les débuts), les Mu’tazilites (du 7 et 8ème au XIIIè), les philosophes  (dès le VIIIème siècle) ou les Shiites (dès le VIIème) que les hanbalites.

Les hanbalites que sont Ahmad ibn Hanbal puis ses adeptes après lui : ibn Taymyya, ibn Qayim al Jawziyya, Ad-Dhahabi, ibn Kathir et Abdel Wahhab (les Wahhabites, radicaliseront sa pensée) et les contemporains tels  al Albani,  ibn Bâz et al ‘Outhaymine sont similaires par la même doctrine jabryite. Ceux là se considèrent comme détenant la doctrine « Véridique » des Salaf et seront donc sauvés du feu de l’enfer alors que tous les autres sont dans le faux et méritent pour cela l’enfer. Ils appuient cette affirmation par un hadith faible qui dit : « Les Juifs se sont divisés en soixante et onze sectes, les Chrétiens se sont divisés en soixante-douze sectes et ma communauté se divisera en soixante-treize sectes. » et « toutes iront en Enfer sauf à se conformer à ma tradition et à celle de mes compagnons. ». (cf. LES 73 « SECTES » DE L’ISLAM)

DIALOGUE ISLAMO-CHRETIENS : SORTIR DES DEUX POINTS DE LA DISCORDE ?

Le Pape Jean XXIII, en 1962 met en place Vatican II qui aura pour finalité l’œcuménisme. Des échanges intra-religieux et inter-religieux sur « le Patrimoine spirituel » débutent avec les Juifs d’abord, se poursuivent ensuite avec les Musulmans. Après tant de siècles de dissensions et d’inimitiés entre chrétiens et musulmans, le Concile les exhorte à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle. Il recommande à chacun de travailler ensemble pour un monde meilleur, à valoriser et promouvoir la justice sociale, la morale éthique, la paix et la liberté entre les peuples selon la volonté du même Dieu.

Le texte de Vatican II se présente ainsi : “… Le destin du salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu Unique Miséricordieux, et honorent tous les prophètes…”(1). Le texte de La Déclaration sur les relations de l’Eglise avec les religions non-chrétiennes affirme : “L’Eglise regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’il ne connaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu réttribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-il en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne.

La réalité est tout autre sur  le terrain, les musulmans ne se sentent pas compris, pas reconnus dans “ce patrimoine spirituel” de l’humanité. L’islam est  jugé sévèrement par ses sœurs ainées. Même si les recherches modernes sont de plus en plus objectives, il n’en demeure pas moins qu’elles sont très peu connues du public. L’Islam se présente par sa descendance spirituelle d’Ismaël, comme l’ “exclu” de l’héritage d’Abraham mais lui confère une place de dernière religion révélée avec le défit qu’aucune autre nouvelle religion n’adviendra après Muhammad. Celui-ci, appelé le sceau des Prophètes. Ce peuple laissé sans message depuis Ismaël, lui vaut d’avoir repris sa revanche par l’extraordinaire expansion  civilisatrice des sciences. Le “fait coranique“, disait Régis Blachère : “a déclenché et entretenu des bouleversements politiques et sociaux, des évolutions intellectuelles et morales, des spéculations scientifiques et religieuses“. Sa situation géographique dans la péninsule arabique lui procure l’expérience primordiale de l’assimilation de maints apports culturels antiques qui lui confère une place privilégié de religion universelle malgré ses rivales intransigeantes juifs et chrétiens, au demeurant, réfractaires à son message.

D’où vient la difficulté  d’un dialogue entre chrétiens et musulmans ?

Certains ouvrages d’apologétiques musulmanes qui traitent du christianisme entreprennent fréquemment de réfuter le dogme chrétien, mais il existe aussi d’autres œuvres qui soulignent avant tout les similitudes et les points de ralliement.

La Loi prêchée par Jésus n’est pas mise en cause. Aux yeux du musulman, l’obstacle premier à un véritable dialogue  vient d’un refus des chrétiens.

Voyez, dira le musulman, nous vénérons Jésus comme un très grand prophète, nous tenons l’Évangile pour Loi révélée ; pourquoi à votre tour n’admettriez-vous pas que Muhammad fut prophète et le Coran une Loi prophétique ? Nous ne demandons pas aux chrétiens de n’être plus chrétiens, nous demandons d’accorder à notre Prophète et à notre Loi la même compréhension dont nous témoignons à l’égard de leur Prophète et de leur Loi.”

De même que le judaïsme refusa la mission de Jésus, de même les chrétiens récusèrent la mission de Muhammad. Je passerai sur les multiples références coraniques annonçant dans la Torah et l’Évangile, la venue de Muhammad. Vous les trouverez aisément. Je soulignerai en revanche, en rapport avec l’accusation faite par les musulmans d’une “manipulation” des Écritures. Les musulmans s’appuient sur des réponses toutes faîtes que le Coran procure sans en faire la recherche.  Ce terme est traduit, par toute une tradition, par “falsification” des Écritures. Il est important de porter à la connaissance de tous,  musulmans inclus, qu’il existe une autre tradition musulmane, avec d’autres commentateurs, qui reconnaissent comme authentiques les textes en l’état actuel de la Torah et des quatre Évangiles :

Al Ghazali (2) et plus étonnant encore, Ibn Qayyim (élève d’Ibn Taymyya et précurseurs des salafiyya), ainsi que de nombreux auteurs contemporains entendent “manipulé” au sens métaphorique d’”interprété”. Cette attitude à partir d’une base commune du texte reçu des Évangiles, fut celle des plus éclairés des apologistes musulmans.

Al Ghazâlî dans son œuvre le Qustâs, écrit : “Si l’on te demandait, par exemple, de réciter au lieu de la shahada du musulman, celle-ci qui n’est pas coutumière  “point de divinité, si ce n’est Dieu; et Jésus est l’Envoyé de Dieu”, tu récrierais en disant que c’est la formule des chrétiens… Et pourtant cette formule est vraie, et le chrétien n’est détestable ni à cause d’elle ni à cause de ses autres articles de foi, sauf deux ; l’un : Dieu est le troisième de Trois,  et l’autre : Muhammad n’est pas un Envoyé de Dieu ; car tous les autres sont vrais.”

Dans une autre oeuvre “al Radd al-jamil, Al Ghazzâlî réfute la divinité de Jésus en s’appuyant directement sur l’exégèse de six passages des Evangiles :

Dans les deux premiers, dit-il (Joa., 10, 30 et 17, II), Jésus semble se dire Un avec le Père, donc Dieu; dans le troisième (id., 17, 16-18), il se présente à la fois comme homme et comme Dieu; dans les trois autres (Joa., 17, I-3 et 8, 39-49; Marc, 13, 32), il se présente à la fois comme moindre que le Père, et donc comme un homme.

L’argumentation ici de Ghazzâli est de démontrer que les trois derniers, seuls sont de valeur objective. Les trois premiers ne sont que l’expression d’un état d’union mystique de rare intensité, et que Jésus, par un privilège prophétique n’appartenant qu’à lui, avait, seul entre tous les Prophètes et les saints, le droit de formuler ainsi. Mais Jésus n’a aucunement voulu enseigner ce que les chrétiens appellent le hulûl, que al Ghazzâlî définit comme l’union des substances (divine et humaine)(3) ; Ainsi sa “réfutation” est avant tout un désir de dialogue entre musulmans et chrétiens. L’ouvrage insiste sur la foi en Dieu, commune à l’Islam et au christianisme et sur les valeurs religieuses et humaines que les deux religions se doivent de promouvoir dans un monde matérialisé contemporain. Les différences “dogmatiques”, sans être minimisées, sont mises au second plan.

En cela, al Ghâzzalî et d’autres après lui s’efforceront d’entendre en un sens, le monothéiste de la Trinité chrétienne (eh oui vous ne rêvez pas !). “Les “Trois Personnes” ne sont que “différents aspects” de l’unique Essence divine : “Le Père comporte donc la notion d’Existence, le Verbe ou Fils, celle de Connaissant, le Saint-Esprit le fait que l’Essence du Créateur est connue.” Une autre traduction dans un contexte de philosophie aristotélicienne : “le Père est l’Essence divine, (l’Intellect pur); le Fils ou Verbe (l’Intelligence en acte); le Saint-Esprit, l’Objet connu(4). Selon lui, ces formulations n’ont rien à voir avec le problème de la divinité de Jésus(5).

On sera encore étonné quand Ghazâlî semble avoir fait sienne une tendance shi’ite qui envisage la crucifixion de Jésus comme crucifixion réelle (mort du corps); elle ne serait cependant, comme le Coran l’indique, qu’une apparence, puisque l’âme en état d’extase aurait aussitôt rejoint Dieu (6).

L’Évangile de Jésus est Parole divine, oui !  Mais pas l’Évangile lu et interprété (“manipulé”) par les docteurs des Églises chrétiennes. Paul d’abord, les Conciles et le développement historique des Églises aux yeux des musulmans, ne sont qu’interprétations humaines. C’est dans ce cas-là, et seulement dans ce cas seul, que le Coran à maintes reprises, les condamne sévèrement. Je ne parle donc pas ici des polémistes, la plupart musulmans du passé ni de la foi populaire d’ aujourd’hui qui pensent que ces chrétiens se sont détournés du salut promis aux croyants et de ce fait leur foi n’est plus une foi salvatrice. La cause résulte d’une méconnaissance des écrits classiques musulmanes et des études modernes orientalistes sérieuses telles celles de Massignon, W. Montgomry Watt, Tor Andrae, Miguel Asîn y Palacios, Lammens, Rogez Arnaldez, Jacques Berque et de tant d’autres.

Il est intéressant par exemple de voir un penseur musulman comme Al Ghazzâlî s’interrogeant sur les chrétiens byzantins (rûm) de son époque, en déclarant :”que la plupart d’entre eux sont englobés dans la Miséricorde divine”. Il établit ainsi trois cas(7):

a) ceux qui n’ont pas entendu parler de la prophétie de Muhammad : ceux-là sont excusés, cela signifie qu’ils auront le salut s’ils restent fidèles à leur Loi;

b) les voisins des terres musulmanes, ou qui même vivent mêlés aux musulmans, qui ont entendu parler de Muhammad et n’ont aucun motif de ne pas admettre sa prophétie et ses miracles, mais qui ont refusé cet appel ou ne se sont pas souciés d’en examiner la portée et la valeur : ce sont les infidèles (à rapprocher de Kafirûn : occulter la vérité, dénégateur, selon la traduction de Jacques Berque), qui ont dévié de la ligne droite;

c) ceux enfin auxquels est parvenu le nom de Muhammad, mais qui, depuis leur enfance, l’ont entendu traiter de faux prophète : “ceux-ci, à mon avis, sont dans le premier cas”. Car les mensonges dont on les a abreuvés au sujet de Muhammad ont faussé leur jugement sans que cela soit de leur faute. Cet état de choses ne leur permette plus d’enquêter sur le bien-fondé de la religion musulmane. “

Il va même encore plus loin : “A supposer enfin qu’un homme entreprenne cette recherche en tout loyauté : s’il meurt avant d’avoir atteint la vérité complète, il sera pardonné lui aussi, et bénéficiant de la vaste Miséricorde d’Allah.”

Enfin il conclut : “Elargis donc la Miséricorde du Très-Haut, et ne mesure pas les choses divines aux étroites mesures officielles.”

C’est plus particulièrement dans ce même esprit que les réformistes modernes (de la nahda), suivis des réformistes actuels du monde musulman, ont commenté ce texte en référence au Coran II:62. Rashid Ridâ(8), élève de Mohammed ‘Abdou(8) reconnaît, avec une parfaite symétrie, les différentes communautés croyantes : “Pas de problème pour ne pas ne pas faire de la foi en Muhammad une condition (de la vrai foi). Car le discours coranique porte sur la façon dont Dieu traite chaque secte ou communauté croyant en un prophète et une révélation, en particulier toute religion qui pense que son salut dans l’Au-delà serra assuré parce que musulmane, juive, chrétienne ou sabéenne, par exemple. Or Dieu dit que le salut ne sera pas le fruit des “races religieuses”, mais uniquement le fruit de la foi authentique et de son emprise sur l’âme, et des œuvres qui améliorent la condition des hommes (…). Les adeptes des religions divines, -ceux que la prédication d’un prophète a touchés sous son vrai jour (…), s’ils croient en Dieu et au Dernier Jour selon le mode authentique de croire qu’à exposé leur prophète, et s’ils accomplissent les bonnes œuvres, ceux-là seront sauvés et récompensés auprès de Dieu. Mais s’ils croient selon un autre mode, non authentique (…), ils n’obtiendront rien de ce qui a été promis. Il recevront  au contraire le châtiment dont d’autres  versets les menacent. Tel sera également le cas de ceux qui croient en parole, mais sans les œuvres.” Cela veut dire si un chrétien est sauvé, ce n’est pas son appartenance à une Église, mais sur sa fidélité à la vraie parole de Jésus, celui-là est par cette évidence, tout proche de la foi musulmane authentique”.

Du temps d’Abraham, il n’y avait ni juifs, ni chrétiens, donc pas de “races religieuses”. La vrai foi est celle d’Abraham (hanif), et il n’était ni juif ni chrétien, et il n’était absolument pas un associant (Surat III : 67) ! Peu importe en définitive, les diverses expressions de l’adoration du Dieu Un, à partir du moment où les exigences morales et sociales que demande la foi foncière, sont respectées. C ‘est pourquoi il est souhaitable -en résurgence même- que chacun entendent la parole de l’autre et la reçoive en leur cœur, si bien évidemment “aucun obstacle insurmontable ne l’en empêche, et si aucun préjugé invincible ne vient l’en détourner”(8). L’affinité entre croyants est ordonnée par Dieu.
C’est en cela que Louis Gardet en bon chrétien, aborde la question ainsi  : ” l’Islam, certes est religion, et comme tel centré sur le Coran. Mais  de par l’enseignement coranique lui-même, de par l’évolution et la constitution historiques du monde musulman, l’Islam est tout ensemble  religion, communauté, culture, civilisation”. Si cette unité complexe de cet ensemble n’est pas comprise, utopiques seront les débats dogmatiques et éthiques. C’est sur le plan de la culture et de la civilisation que le dialogue doit s’engager. Cela a déjà été le cas sous l’âge d’or à Baghdâd au Xè siècle, au XIIè et XIIIè siècle en occident et de nos jours encore avec les Congrès Avicenne, et les éditions de grands textes classiques arabes, sur lesquels chrétiens et musulmans collaborent encore.
Pour un rapprochement, le musulman doit se reconnaître dans la vision de l’Islam qu’a le chrétien, et vis versa. Tout deux ont une vision objective de l’autre.
Le musulman, à quelques exceptions près, ne s’intéresse pas au syncrétisme. Si le chrétien attend du musulman une écoute bienveillante, il faut d’abord le mettre en confiance, dans un climat de respect mutuel et surtout de la compréhension.  Il faut comprendre que le musulman considère Occidental et monde chrétien comme synonymes. Ils reprochent aux chrétiens leur passivité devant les nombreuses injustices de l’ère coloniale et surtout à l’Église d’avoir profité du colonialisme pour répandre son idéologie par des jugements contre l’Islam. Dans le même cas de figure, la passivité du pape face aux horreurs du nazisme est une aberration face au message évangélique de l’amour de son prochain. Les musulmans n’oublient pas c’est pourquoi, il est encore difficile pour lui de croire au désintéressement politique des chrétiens.
Il faut donc un effort pour le comprendre, une amitié pour la réconciliation et surtout de la délicatesse et de l’empathie. Ce sont là quelques préalables à dépasser. C’est une tâche d’amour et de paix parce que les exigences sont grandes. Seul un cœur pur et droit, de l’amour loyal et brûlant de la vérité, de l’amour désintéressé et évidemment de l’auto-critique sont les conditions de réussite. L’attitude réciproque pourrait se résumé en ceci : “tel ou tel est peut-être plus proche de Nôtres Seigneur, que je ne le suis, qu’en sais-je… Je n’ai pas la vérité, c’est la Vérité qui m’a.

Sommes-nous prêts à relever ce défit ? Ou bien cèderons-nous aux idéologies racistes du choc des civilisations ou de la suprématie d’une Religion sur une autre ?

Biblio :

Louis Gardet, “L’Islam Religion et communauté” Desclée de Brouwer

Jacques Berque, LE CORAN, Essai de traduction, éd. revue et corrigée, Albin Michel, 1995

Janine et Dominique Sourdel, Dictionnaire historique de l’islam, éd. PUF, 1996

Muhammad al-Bahiy, al-Fikr al-islami wa silatuhu bi l’-isti’mar al-gharbi (“La pensée musulmane moderne et ses rapports avec l’impérialisme occidental”), le Caire, 1960

Mohammad Shafiq et Mohammed Abu Nimer, INTERFAITH DIALOGUE A Guide for Muslims, éd. anglaise :                                The Internationnal Institute of Islamic Though (Traduction et résumé par Marika El haki)

http://monalika08.wordpress.com/2008/08/11/dialogue-interreligieux-un-guide-pour-les-musulmans/

notes de fin de page :

(1) : abu Hassan Al Ghazali :       http://www.universalis.fr/encyclopedie/al-ghazali/

(2) : Constitution dogmatique Lumen gentium, chap. II, § 16.

(3) : abu Hassan al Ghazalî, al Radd al-jâmil p. 25

(4) : idem, p. 44 et p. 51

(5) : Etude de Louis Massignon, Le Christ dans les Évangiles selon al-Ghazâli, ap. Opéra Minora, Beyrouth 1063, t. III, pp. 523-534
Sur les attributs divins de la Trinité chrétienne, je vous renvoie au chapitre “Les attributs d’actes d’essence” sur mon site :

http://monalika08.wordpress.com/category/les-mutazilites/

(6) : Etude de Louis Massignon ibid, Appendice II, pp. 534-536 et références.

(7) : al Ghazalî, Faysal al-tafriqa bayn al-Islam wa l-zandaqa (“Principe de distinction entre l’Islam et l’impiété”)

(8) : Rashid Ridâ : 1865-1935, auteur et penseur musulman moderne, élève de Mohammed ‘Abdou (réf. ci-après) réformiste d’origine syrienne, il fonde la revue mensuelle al Manar (le Phare) qui faisait suite à la revue éphémère d’al Afghani et Mohammed ‘Abdou (ref. ci-après), de nombreux réformistes rejoindront le journal et constitueront le parti du Manar. Rashid Ridâ, s’il partageât certaine idées avec Mohammed ‘Abdou, il se préoccupât surtout de la politique. On est là dans les prémices de l’Islam politique moderne avec son Traité sur le Califat, révélateur de troubles qu’avaient causé la chute du Califat par la Turquie Kemaliste.

Mohammed ‘Abdou, disciple de Jamâl al-Dîn al-Afghâni, 1849-1905, Auteur égyptien moderne est le penseur considéré comme l’un, des principaux représentants du réformisme dont les idées exercèrent une influence considérable sur les divers aspects de ce mouvement au XXè siècle, la nahda que l’on traduit par “renouveau” ou “réveil”  islamique. Il fonde, à Paris, avec son maître, Jamâl al Dîn al-Afghâni,  un journal destiné à être publié dans les pays d’Orient. Ce journal fut interdit en Egypte et en Inde. Les publications ne durèrent que huit mois, le journal disparut à cause des autorités britaniques mais les éditions publiés eurent quand même un retentissement considérable dans le monde musulman. Le renouveau islamique (Nahda) s’est enclenché. La revue définissaient le programme de l‘islah ou de la réforme : i) la condamnation du fatalisme musulman et de la thèse hanbalite du déterminisme, ii) l’obligation de l’instruction et de l’éducation, iii) critique de l’ingérence européenne dans les pays musulmans, iv) critique du despotisme, v) prône le régime parlementaire et la science moderne. Muhammad ‘Abdou, comme son maître, défendra les libertés constitutionnelles. Nommé rédacteur gouvernemental par le khédive de son époque, il écrivit de nombreux articles incitant à  la monogamie, et continuant à publier ses idées novateurs. Plus tard il traduira du persan, la fameuse Réfutation du matérialistes qui connue un grand succès au Proche-Orient.

(9) : locution d’un Arabe chrétien

LES 73 “SECTES” DE L’ISLAM

L’affaire Chalghoumi est une confirmation de plus que les musulmans ne sont pas près à afficher leurs désaccords sur les sujets qu’ils considèrent en opposition avec leur conscience. Il ne sont pas non plus près aux vrais débats de fond (lapidation,  apostasie, sur la place de la femme dans la société, divorce et même sur le voile).

Les dialogues inter-religieux sont beaucoup plus faciles que les dialogues intra-religieux surtout en ce qui concerne les multiples différences de pensées de toute la communauté musulmane !

Les musulmans resteront tels quels tant qu’il n’imposeront pas à leurs ‘Ulama”, de toutes obédiences, de se réunir  pour un “Vatican II  islamique”  et régler une fois pour toute les questions qui dérangent.

Un des problèmes que la communauté musulmane rencontre est de croire au dogme : ” tout ce qui n’est pas sunnite est dans l’égarement…” Et donc “tout ce qui est sunnite obtient le salut”*.

Mais qu’est-ce que la sunna ? Les Shiites sont les premiers à se dire défenseurs de la sunna du Prophète (ç) ?

En effet ce qui confirme la position de rejeter “tous les autres” est dû à un Hadith connus de tous, et qui inconsciemment fait encore ravage, ce hadith le voici :

Les Juifs se sont divisés en soixante et onze sectes, les Chrétiens se sont divisés en soixante-douze sectes et ma communauté se divisera en soixante-treize sectes.”

A la question des Compagnons de savoir qui sera la secte sauvée (“al firqa al nadjiya”) ?

Le Prophète (ç) aurait dit :

« toutes iront en Enfer sauf à se conformer à ma tradition et à celle de mes compagnons. » rapporté par At-Tirmidhi, abou dawud et ibn Majja.

Pour commencer il n’est pas rapporté dans les Sahih des 2 Cheich (Bukhari/Muslim).

Dans sa chaîne de transmission il y ‘ a un menteur (qui défendait sa secte). Ensuite selon Ibn Hajjar, hadith faible à cause de ‘Amr Ibn ‘Alqama celui qui rapporte le Hadith. Et d’autres faiblesses de taille.
De plus ibn Hazm(dhahirite) a trouvé le contenu forgé sur cette phrase en particulier “toutes iront en enfer sauf à se conformer à ma tradition et à celle de mes compagnons”.

En faite ce hadith a mal été compris. C’est plutôt pour la gloire de l’Islam qu’un autre hadith lui reconnait 73 vertus en face des 71 du judaïsme et des 72 du christianisme. On a transformé vertus en branches de l’Islam et faussement aussi la “al firqa al nadjiya” est la seul qui mène au salut c’est à dire conforme à la sunna.

Fakhr ad-Dîn al Razi dans son commentaire du Coran a dit au sujet des sectes de ce hadith :

L’authenticité de cette tradition a été attaquée et l’on a fait observer que si par les 72 sectes, il faut entendre autant de divergences sur les dogmes fondamentaux des religions il y’en a pas un pareil nombre; que si au contraire il s’agit d’enseignements secondaires dérivés des doctrines fondamentales, il y’a en plus du double.

Al Ghazali (mort en1111 ap.JC) a donné une autre interprétation de ce hadith :”toute les 73 branches iront au paradis excepté une seule, les Zindiq”.

Al Ach’ari, fondateur de l’école ach’arite, qui influencera al Razi  plus tard, alors qu’il était très malade, convoqua à son chevet un homme et lui dit :”Je témoigne que je n’ai jamais regardé comme kâfir aucun des ahl al qibla (shiites et autres non orthodoxes), car tous orientent leur esprit vers le même objet d’adoration; ce en quoi ils s’écartent les uns des autres n’est qu’une différence d’expression“.

notes de fin de page :

Pour en savoir plus lire sur ce site : “Les limites de la commanderie du bien” ici   http://monalika08.wordpress.com/2010/02/11/les-limites-de-la-commanderie-du-bien-dans-les-interpretations-coraniques/
La genèse des premières divisions dans l’Islam “Ahl al ‘Adl wa at-Tawhid” ici   http://monalika08.wordpress.com/2008/08/08/7/
et un guide pour le dialogue intra-religieux : http://monalika08.wordpress.com/category/dialogue-interreligieux/

* Voir sur ce site :  Coran et Sunna : Quelles différences ?

http://monalika08.wordpress.com/category/islam/

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.